Terre,
Amérique du Nord,
New York,
25/12/ 2012
{ Ho Ho ho }
Sous le déluge de blancs flocons dansait et riait un étrange personnage. Dans une musique de grelots et de cloches, il sautait en l’air, levait la jambe, la gorge déployée, les joues roses et les yeux brillants. Il portait une redingote et un pantalon taillé dans le même velours côtelé rouge vermeil, avait chaussé à ses pieds hautes bottes de cuir noir, et avait une lourde écharpe de laine blanche à son cou. Ses cheveux blonds étaient si pâles qu’on les aurait crus blanc sans ce reflet d’or blanchi qui auréolait son visage angélique.
En cette nuit où les feux crépitaient dans les cheminées et où les familles se réunissaient autour d’un véritable festin, cet étrange jeune homme était dehors, seul, dans le froid, riant de toutes ses dents.
Qu’il faisait bon d’être libre ! Enfin il avait pu s’échapper, sortir de ce gouffre horrible qu’était le déni et l’oubli. Il avait quitté le noir, replongeant avec délectation dans le rouge et le blanc. Il avait pourtant crû que c’en était fini de lui, que tous l’avait oublié. Il avait bel et bien perdu tout espoir … Après un an dans ce sombre abysse … Mais en cette sainte soirée, il était de retour, de nouveau vêtu de ses belles couleurs qui lui allaient si bien.
Ce soir c’était sa fête.Alors qu’il dansait, l’obscurité arriva brusquement. Les fenêtres des foyers n’étaient plus éclairées, les enfants étaient partis se coucher. Le jeune homme cessa de danser. Il n’allait pas déjà retourner dans le noir ? Oh non, ce serait trop horrible … Il venait à peine d’en sortir … Et pourtant les bougies étaient soufflées, les chants s’étaient éteints. Et de nouveau les gens avaient cessé de croire … Ils penseraient vaguement à lui au petit matin, et encore, seuls les plus jeunes auront une pensée pour lui, pour son labeur … Mais il lui en fallait bien plus pour rester libre.
Son rire s’était tu. La fête était-elle déjà finie ?Non, hors de question. Chaque année c’était de pire en pire … Avant, les humains croyaient en lui toute l’année, il allait et venait à sa guise … Aujourd’hui, il n’était libre qu’une nuit, cette nuit. Et il en profitait si peu. Non, c’était assez. Si c’était pour être traité de la sorte, autant partir, aller voir ailleurs.
Le jeune homme quitta le parc municipal de ce quartier de New York où il avait tant ri et tant dansé au milieu des guirlandes, des lampadaires, des balançoires et des bacs à sable. D’un pas décidé, il marcha vers l’aéroport. Personne ne le vit monter dans l’avion. Personne le voyait, personne ne faisait attention à lui. Un gamin d’un an peut être lâcha un cri de surprise, une petite fille suça son pouce avec beaucoup de conviction à son passage. Mais sans plus. Il prit cet avion sans destination. Il y eut un grand éclat de lumière.
Noël avait quitté la Terre.~~~~~~~~~~~~~~~~
Other World,
la Plaine,
le Temple,
X/XX/XXXX
Les fenêtres et les portes du Temple s’illuminèrent brièvement dans la nuit, d’une lueur rougeâtre où dansaient des étincelles dorées. En une seconde le noir avait tout engloutit. Mais la lumière était tout de même apparue. Et elle n’était pas venue seule. Les lourdes portes s’ouvrirent, tout doucement, une ombre se glissa dans l’ouverture, ferma derrière lui et se faufila dans l’obscurité.
L’ombre trottinait timidement, sautillant presque comme un petit lapin qui fuyait en hésitant, pas convaincu que le danger soit bien réel, mais tout même apeuré par le noir si peu rassurant. Mais cette ombre était loin d’être celle d’un lapions. Elle n’avait pas la fabuleuse paire d’oreilles, juste un bonnet. Point de queue en boule, juste un pompon qui se balançait. Exit les pattes blanches innocentes, notre personnage a revêtu ses bottes. Vous l’aurez d’ailleurs sans doute reconnu.
Noël se dirigeait droit vers un hameau perdu au beau milieu de la grande Plaine. Les fenêtres étaient alors encore éclairées. Peut être qu’ici, sa sainte nuit restait célébrée et fêtée ? Il s’approcha, avide de découvrir les joues roses d’enfants rieurs et les regards bienveillants des adultes souriants. Le tableau était tout autre. Les larmes. Les cris. Les regards sombres. Le lourd silence. L’ambiance macabre. Les joues creusées. Le sang. La résignation. Ce monde ne connaissait pas Noël … Peut être certains l’avaient connu, mais ici, ils l’avaient oublié … Après tout, il n’était jamais venu là.
Le jeune homme aux boucles blondes en resta abattu, les yeux tristes, les lèvres affaissées de chagrin. Quel monde malheureux que celui-là … Il se sentit envahit par une immense et accablante tristesse …
Et il se découvrit l’envie de pleurerMais alors qu’une larme claire glissait sur sa joue et s’écrasait par terre, il releva lentement la tête, toisant la Dame lunaire. Sa douce lumière caressait la chevelure blonde du jeune homme, lui formant une auréole, comme pour le consoler … Noël crut deviner un sourire sur la face de l’astre argenté … Et il sourit à son tour, remerciant son amie. Mais celle-ci ne cessa pas de l’illuminer.
Et alors Noël comprit. Ce monde si triste avait sans nulle doute besoin d’une charmante fête de Noël pour retrouver un peu de gaieté, ne serait-ce que cette qui débutait à peine. Il se releva, frais comme un gardon et entama une petite danse en riant.
{ Ho Ho ho ! Chantons, dansons ! Le vent souffle dans les verts sapins, le feu chante dans la cheminée, la nuit de Noël peut commencer ! }Sur cette ritournelle, il s’en alla en sautillant gaiement, entouré de feu follets et de loupiottes dorées. Faisant sonner ses grelots et teinter sa cloche, le jeune homme sauta dans les airs et s’envola, prêt à répandre cadeaux et bienfaits sur Other World.
Et son rire se dispersa dans la nuit.Dans les chaumières, le silence avait fait place … Il se répandit sur la Plaine, alla jusqu’au plus profond des Marécages, gagna la plage en sautant d’un grain de sable à l’autre, résonna sur les hautes Falaises, atteignant le cœur même de la Forêt. Et partout résonna la petite chansonnette de Noël … Chaque habitant put entendre clairement la voix claire lui chanter à l’oreille ces étranges paroles. L’eau des marais, le sable, les arbres, les roches, le moindre brin d’herbe se passèrent les mots de l’un à l’autre.
Angel lui même cessa ses prières macabres alors que la chanson résonnait dans son Eglise. Au fin fond de la Citée Souterraine, tous se regardaient surpris, sans comprendre ce que percevaient leurs oreilles. Dans le Manoir, un verre se brisa sous la poigne du terrible Seigneur.
Il se passait des choses à Other World … Des choses que certains comprirent très vite … Arrivants et Autochtones, Sbires et Rebelles, même les Civils dans leur coin firent la part des choses entre les superstitions de l’un et celles de l’autre. La conclusion tomba vite.
Noël était sur Other World.
Qui allait mettre la main dessus en premier ?